Bellaflore - 4

Publié le 22 Mai 2017

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         Le phare de Penwat est une maison-phare majestueuse, rayée de rouge et de blanc, symbole de Plymouth, il se situe à l’extrémité sud de l’île. Le phare actuel est constitué d'une tour carrée surmontant un bâtiment rectangulaire qui abrite deux chambres et les salles des machines et du radiophare. Lui, ainsi que l'enclos, les façades et toitures des bâtiments annexes, sont inscrits monument historique. S’il est automatisé depuis la fin des années quatre-vingts, il est toutefois gardienné.

La ferme du couple Plant s’étale sans prétention sur les derniers coteaux avant le phare et l’océan. D’une composition classique, les murs de l’enceinte tombant en lambeaux ainsi que la pauvre végétation alentour donne à l’ensemble une impression austère. Plus haut, sur la droite de l’entrée du corps trône une grange qui d’ici paraît plus habitable que la maison principale. Aucune bête à l’horizon. Rien dans les pâturages. Rien non plus dans l’enceinte. Pas même un poulailler. La ferme (pour ne pas dire la masure) semble tellement inhabitable que les cochons eux-mêmes avaient dû fuir l’endroit. Pour ma part, je n’y laisserais pas mon chien. Surtout ne pas penser que je suis seule en cet endroit. Surtout pas.

-Monsieur Plant !

-Ouais !

-Mary Martini, de la police de Colbirt. Je viens à propos de la disparition de votre femme. Un jeune homme musclé, mal rasé, châtain, mi-long, chemise courte à carreaux et jean se présente devant moi.  Je remarque ses mains épaisses singulièrement fatigués pour une personne si jeune. 

-Des nouvelles de Bellaflore, ma poulette ? Quarante-huit heures qu’elle n’est pas rentrée.  

-Monsieur Graham Plant. Je vous prie d’abord de respecter l’agent de police que je suis, ensuite, nous pourrons discuter.

-Vous voulez qu’on rentre ?

-Comme vous le souhaitez, mais si j’étais vous, je m’installerais sur une chaise.

-Les nouvelles sont à chier, c’est ça ?

-Pas forcément. Disons que des renseignements inquiétants nous sont parvenus et qu’il serait sage que vous les entendiez, au calme si possible.

-Après vous ma p’tite dame.

A l’opposé de la façade de la maison, l’intérieur est soigné et remarquablement propre. L’entrée donne directement sur un salon de style rustique avec en son centre un imposant canapé en U de couleur rouge vif. Une décoration plutôt sobre et agréable donne à la salle de vie une sensation certaine de bien-être. Devant le canapé se tient une splendide cheminée ornée de sculptures d’animaux sauvages. Les boules du bas de l’escalier ont également été travaillées

-Ce sont mes œuvres, m’dame. Je suis ébéniste d’art. Je n’en vis pas encore.  Mais j’y crois. Bellaflore y croit aussi.

-Vous travaillez le bois ici ?

-Ouais, dans la grange, là-haut. Elle était nickel pour un atelier. Alors, quand on a appris le décès du vieux Pauvret, on n’a pas hésité. On a tout de suite préparé nos valises. J’suis de Glasgow. Mais les sons de la grande ville ne me manquent pas. Bien au contraire. Une bière ? un whisky ?

-Rien du tout, merci.

- Ça va faire quatre ans que j’ai rencontré ma princesse. Elle aussi est de là-bas. Rien ne pourra me fera changer d’avis, cette fille est parfaite. Nous nous aimons puissamment, et son absence est incompréhensible.

-Bien, c’est pour cela que je viens à vous.

 

 

 

-Juck et nous ne nous parlons plus. Il vit dans son monde, au fond d’une caravane parait-il.

-Pour quelles raisons, Madame Folatro ?

-C’est très simple. C’est lui qui ne souhaite plus nous voir. Il sait quand et où nous dormons sur cette île. Pourtant, il nous évite. Juck est un acète endurci. Sa solitude est son unique passion.

-Je suis désolé de vous poser cette question, mais, votre fils est-t-il suivi par quelqu’un ?

-Suivi ?

-Médicalement. Un psychologue par exemple ? Parce qu’il semblerait qu’il se plaît à inventer des histoires ou à créer des êtres imaginaires.

-Ces insinuations sur la santé mentale de notre fils semblent infondées, prévient Monsieur. Juck est juste un très grand rêveur. Rêvez-vous, inspecteur Joe ?

-Comme tout le monde, je suppose.

-Est-ce que vous êtes fou pour autant ?

 

 

 

-Le nom de Folatro vous évoque-t-il quelque chose, Monsieur Plant ?

Une imposante masse musculaire peut occulter la sensibilité d’un être. A cet instant, Graham Plant l’a éveillée. Une immense fragilité a soudain fait surface qui vient des tréfonds d’une âme artistique broyée par les révélations que je viens de lui apporter. Ses yeux bleus versant des larmes ininterrompues dévoilent un tout autre personnage. Je réalise que Plant n’a rien d’une brute au vocabulaire dur qui lui sert à l’évidence de duvet de protection, mais que derrière sa façade, comme les murs de la ferme, se cache en réalité un intérieur délicat.

         -Monsieur Plant ?

         -Jamais entendu parler. Un accident vous dîtes ? Un stupide accident de falaise ?

         -Des recherches sont en cours sur l’eau comme sur terre. Mais selon l’inspecteur en chef, le lieu et la météo ne laissent planer que peu de doutes.

         -Un amant ?

-C’est ce qu’il prétend être.

-Et Je n’ai rien vu.  Comment est-ce possible ? Comment ne l’ai-je pas compris ? Laissez-moi maintenant. Je suis si faible et j’ai besoin de réfléchir.

-Regardez-moi, nous vous rapporterons son corps. Nous n’arrêterons pas de la chercher.

-L’océan ne recrache pas ce qu’elle prend.

-Encore une question, où étiez-vous l'après-midi du 10 juillet ?

- Ici même. Dans mon atelier.

-Pardon, téléphone. Nous nous reverrons, Monsieur Plant. Merci pour votre aide.

-Vous connaissez la sortie, Inspecteur.

Martini se précipite dans Volvo 144 de couleur marron, acte alimenté par une drache soudaine, avant de décrocher.

-Mary.

-C’est Ducky. Rejoins-moi instantanément « plage aux goélands ». Un cadavre a poussé sur la sable.

 

 

 

-Pourquoi cet interrogatoire sur Juck. A-t-il causé des ennuis ?

-Non Madame. Il a été témoin d’un tragique accident dans le nord. Nous nous intéressons à lui uniquement dans le cadre de l’enquête. Rien de plus.

         Madame Folatro est une femme coquette, bien vêtue de haut en bas et il semble évident qu’elle tire sa peau pour tenter un rajeunissement que j’avoue réussi. Ses cheveux châtains lui tombent en bas du cou avec des pointes discrètes qui remontent caresser sa nuque.  Ses Yeux sont discrètement maquillés, et ses joues fardées d’un léger rose lui confèrent l’aspect d’une poupée. Monsieur, lui, est moins sur lui-même. L’avancée dans l’âge le traumatisant sans doute moins que sa femme. Il devait être beau gosse, l’homme est toujours élégant et l’utilité d’un rafistolage physique moins urgent.

‘-Lui connaissez-vous une quelque aventure ?

-Une petite amie ?

-Oui.

Après un échange de regard avec son épouse, Monsieur Folatro de répondre :

-Pas que nous sachions.

-Comme mon mari vous l’a dit, Juck n’a qu’une seule relation, la solitude. Pour un acète, inspecteur Joe, l’enfermement sur soi est un amour aérien. Je ne suis même pas certaine qu’une fille lui titille un seul jour l’esprit. Sa préoccupation est toute autre, ses désirs sont ailleurs.

-Les seuls germes que notre enfant a planté dans sa vie sont invisibles. Car ils sont là, dans la tête. La vie telle que nous la foulons n’a quasi-jamais existé pour lui. La vie matérielle lui est inconnue. Inspecteur, le rêve créé sa réalité.

-Bien, je vous remercie. Nous aurons peut-être besoin à nous revoir ultérieurement.

-Normalement nous rentrons fin août. Mais notre travail peut nous obliger à raccourcir notre présence sur l’île. Dans ce cas, nous vous en informerons.

 

Rédigé par G.Barrie

Publié dans #Bellaflore

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