Bellaflore - 5

Publié le 22 Mai 2017

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Le côté nord de Plymouth est sauvage. Ici se trouve une réserve ornithologique exceptionnelle classée. Des espèces comme des faucons pèlerins, des gravelots ou encore des craves à bec rouge s’y reproduisent. C’est aussi là, au creux des falaises que se nichent les goélands dont le plus beau de tous, le goéland argenté. Stockton est le nom du second phare de l’île. Plus grand que son frère de Penwat pour prévenir les bateaux des rochers, il est aussi de forme plus classique, c’est-à-dire rond. Aucun gardien dans ce feu. Un unique escalier en colimaçon mène au sommet, à la lampe et aux miroirs. Le phare est aussi le plus puissant de toute la région. Sa lumière pouvant éclairer jusqu’à 60 kilomètres.

Dans ce paradis, la caravane vintage roller de Folatro, une vieille ferraille italienne posée sur quatre parpaings, traîne sur un terrain rocailleux et de plantes vivaces. A proximité de l’antiquité se dresse un bloc WC Kabinowa préfabriqué et un peu plus en retrait, une vieil utilitaire gris-épave Mercedes 319 recouvert aux trois-quarts d’une affreuse couverture kaki.

Près de Stockton, la nuit semble plus encombrante que sur le reste de l’île, elle est une rodeuse qui ne vous lâche que très difficilement.  Une fine lumière s’échappe des deux fenêtres rectangulaires de la caravane, et des gémissements inhumains les accompagnent. A l’intérieur, l’ombre hurlante de Juck circule de long en large.

Tout à coup, une portion de l’horizon se couronne d’un fort halot blanc. Celle d’une petite crique tranquille reposant en contrebas d’un cirque calcaire gigantesque que les locaux ont depuis toujours nommé la « plage aux goélands ». Et devant le relief éclairé, une dizaine de points rouges et bleus disparaissent et réapparaissent.  

-Inspecteur Ducky, c’est par là.

-Qui a découvert le corps ?

-En réalité, ce sont des corbeaux qui l’ont trouvé.

-Pas encore des oiseaux !

-Je veux dire, quelqu’un a vu un nombre incalculable de corbeaux tournoyer au raz de la grève. Il s’est approché par curiosité. C’est là qu’il a aperçu la femme. Tenez, c’est lui, avec son ciré rouge.

-Il n’y a qu’un accès pour descendre à la plage ? Mes vieux os pourraient ne pas pouvoir faire la remontée.

- Effectivement.

-Effectivement quoi ? Il n’y a qu’un accès ? Ou bien je suis vieux ?

-Qu’un seul accès inspecteur Ducky.

-Je vous remercie, mon brave. Occupez-vous du découvreur, il m’a l’air bien palot.

Le raidillon est si escarpé, étroit et dangereux que par moment, deux individus ne peuvent se croiser qu’en obligeant l’un d’eux à se mincir le long de la paroi rocheuse. La descente est longue et aventureuse, ce qui fait de la « plage aux goélands » un lieu convoité par les jeunes de Plymouth qui s’y retrouvent dans le but d’oublier le temps dans un contexte naturel d’impunité totale. Plusieurs traces noires de feux de camp jonchent la crique d’une cinquantaine de mètres de long. Eparpillés alentour, des canettes de bière, de bouteilles en plastique, des flasques de whisky, et autres détritus rappellent qu’ici, la jeunesse est reine. En temps normal, seules les grandes marées ou les tempêtes emportent ces preuves festives. Aujourd’hui, les déchets sont enlevés par une déferlante de mains de la police judiciaire.

La victime gît tout au bout de la plage, sous un chapiteau blanc monté à la hâte.

-Ah, ma p’tite Mary. Mais comment avez-vous fait pour arriver avant moi alors que si je ne me trompe pas, je vous ai envoyé tout au sud ?

-Je ne m’arrête pas au tabac, patron, et je ne roule pas aussi lentement que vous. Le corps à dû être déplacé de quelques mètres pour que nous puissions monter une bâche de protection. Son visage reposait bien dans le sable, mais tout le reste suivait les courbes d’un rocher. Mary tend à Ducky son Iphone d’où défilent des photos du cadavre dans sa position initiale. Nous l’avons aussi retourné.

-Donnez-moi raison Mary.

-Le corps est sérieusement abîmé mais l’identification reste possible.  

-Tant mieux, ma p’tite.

-Mais…

-Mais quoi ?...

-Il y a un léger problème.

Un policier soulève délicatement le drap recouvrant la tête de la défunte au même moment où Ducky et Mary penchent leur regard sur elle.

-Comme vous le voyez, ce n’est pas Bellaflore.

-Bordel, mais c’est qui celle-là ?

-Selon les premiers relevés, cette pauvre femme a été poignardée, puis jetée du haut de la falaise avant de s’écraser sur des rochers et rouler jusqu’ici. L’autopsie nous révèlera si elle était vivante ou non au moment du décollage. Le légiste hésite encore, d’après sa rigidité, la mort remonterait entre 48 heures et 76 heures tout au plus, la putréfaction n’ayant pas encore commencé. Examiner le corps précisera la tranche.

-A-t-elle été violée ?

-Non. Si la cause de la disparition de Bellaflore reste mystérieuse, celle-ci est sans ambiguïté.

Ducky se frictionne le menton quand soudainement sa parole dépasse ses pensées :

-Un homicide sur mon île.

-Le plateau dit « des Dames » évoqué par Folatro et d’où serait tombée Bellaflore est bien celui que vous voyez au-dessus vous. Il court cependant sur plus de 300 mètres et de l’autre bord, la mer vient s’y encastrer. Ce doit être là-bas qu’elle a glissé.

-Combien la hauteur ?

-120 mètres. La falaise est la plus haute de Plymouth. Jadis, c’est ici que les femmes de pêcheurs venaient dire au revoir une dernière fois à leurs époux souvent partis pour des mois. D’où le nom de « plateau des Dames ».

-Où se trouve la maison la plus proche ?

-Vous n’allez pas me croire, Inspecteur, mais ce n’est pas une maison. C’est une caravane.

Tandis que Ducky se frotte à nouveau le menton, Mary Martini ne lui laisse ce coup-ci pas le temps de sonoriser ses pensées.

-Cette caravane, c’est celle de Juck Folatro ! Et nous sommes sur « la plage aux goélands ». ‘Yellowbeak, patron.

-Et les deux demoiselles, d’une manière différente, auraient pris leur envol le même jour…

Rédigé par G. Barrie

Publié dans #Bellaflore

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