Bellaflore - 11

Publié le 14 Juin 2017

11

 

Non pas que la civilisation nous soit malsaine et exécrable, mais nous privilégions le repli, et les mouvements incessants de nos cœurs arpentaient silence et solitude avec tant d’ouverture d’esprit que souvent nous aurions pu nous croire en pleine ville.  Cela dit, pour une fois, nous avions décidé d’abandonner la tranquillité de la grange ou du « Plateau des Dames » au profit d’un moment qui à petite dose pouvait aussi nous être agréable. Nous étions descendus à Colbirt pour apprécier l’animation qui y régnait en cette période estivale.

Un flot de touristes circulait, allant-et-venant devant nous. Les boutiques de souvenirs et les nombreux cafés du port drainaient une foule de touristes sous le charme, seulement contrariés par le succès populaire de l’office du tourisme attenant au bureau de la seule compagnie maritime qui proposât des billets. Les loueurs de vélos, vendeurs de « Tour de l’île », et bien sûr, les glaciers, n’étaient pas en reste. Eux aussi prenaient leur part de gâteau.

Un groupe de jeunes de notre âge s’alcoolisaient à la table voisine. Ils n’étaient pas bruyants mais leur manque de manières possédait le don d’énerver un couple de vieux qui avait préféré se lever et quitter le « Café du bout de la Terre ». A ce moment-là, nous l’ignorions, mais bientôt, la petite assemblée verserati dans notre coupe de vie un liquide cauchemardesque. Certains les pieds sur l’accoudoir, d’autres carrément sur le guéridon, nous les entendions converser autour d’un sujet primaire et immédiat : comment et où s’éclater le soir-même.

-Eh, les amoureux, vous auriez un plan où s’poser cette nuit ?

Un gaillard, beau gosse, cheveux dans le dos et châtain-clair, les yeux d’un bleu envahissant, s’était tourné vers nous. Sa décision de prendre les pieds de la chaise pour les traîner dans notre direction avait engendré la même action chez les autres jeunes Mimétisme aidant, il n’était pas compliqué de deviner que sous l’aspect faux surfeur se cachait une forte personnalité et le maître à penser de la bande. Avant d’avoir eu la possibilité d’ouvrir ma bouche, il avait déjà posé sa Gibson sur son genou droit et commencé, tout en pinçant les cordes métalliques à la manière de Georges Brassens, à entonner un chant dont la justesse s’avérait indéniable.

Je ne veux rien sous mon chaume

Rien s’il n’est pas un royaume

A ton égal,

Moi j’veux pouvoir sous charpente

Pratiquer le parapente.

          Le parapente

 

J’veux des rideaux plein de voiles

Au papier-peint des étoiles

          A ta hauteur

Moi j’veux des murs d’escalade,

Des sentiers bleus d’promenade

          De promenade

 

….

 

 

Les paroles avaient résonné comme une invitation. Quand il eut terminé son interprétation, ses copains l’applaudirent, tapant des mains avec hystérie.

-Il est fort le Guestan, un vrai de vrai !

Je m’attachais à tout faire pour séparer leurs yeux. Mais il l’avait séduite, c’était indivisible.

Guestan avait été très fort, il l’avait su la droguer avec quelques notes de musique, ce que je dus admettre douloureusement. Le soir, nous nous retrouverions eu bas de la falaise, sur la crique à l’accès réservé aux jambes les plus actives, sur ce sable isolé qui impulse les dérives, et qui elles-mêmes pourraient amener à cette intimité débridée que je redoutai.

Au fond de moi, je regrettais déjà l’an dernier, quand son grand-père l’interdisait de tout, et que seul en sa compagnie, sa tête se reposait sur mon épaule. Bellaflore flirtait avec les seize printemps, et elle rayonnait de beauté, il ne lui faudrait pas longtemps pour donner grâce au regard de quelqu’un, même à un comédien. J’avais conscience que sur les planches de notre théâtre, d’autres que moi un jour se produiraient. Et en tant que spectateur, grincerait alors une certaine forme d’enlèvement. Ce moment était-il venu ? Cet homme s’appelait-il Guestan ?

 

-Une revendication ? s’interroge Augustina.

-Cela y ressemble. Mais il y a trois noms, et un corps seulement au frigo.

-Peut-être Hannah-Jane ? Ou Elizabeth ?

-Ou ni l’une ni l’autre.

-Et toujours rien de l’ADN prélevé sur la victime ?

-Hélas.

-Une femme de 25 ans fait l’objet d’une recherche depuis ce matin sur Sallburg, les interrompt Martin, elle se prénomme Guilbach, Hannah-Jane Guilbach. Son petit ami s’inquiète car elle n’est pas rentrée comme il était prévu dimanche soir. Elle devait dormir chez une copine d’enfance à Colbirt, y passer le week-end et revenir. Ce matin, les deux restent injoignables et il s'inquiète. Selon lui, ce comportement n’est pas habituel.

A cette annonce, Joe, Augustina et Mary fixent ensemble la photographie de la défunte, placardée à côté d’eux. L’atmosphère dans le bureau de l’Inspecter-chef Ducky toujours pas revenu du port devient subitement lourde.

-Et sa copine ne s’appellerait-elle pas Elizabeth ? l’interpelle Mary.

-Précisément Elizabeth MacLys. Tenez, son adresse. Elle vit seule dans une maisonnette près de l’étang aux Croix.

-Contacte le petit copain, ordonne Mary à Augustina, et qu’il rapplique sur le champ pour identification. Martin, essaie de trouver un lien entre ces deux filles et Bellaflore. Il doit y en avoir un. Forcément, il y en a un. Joe et moi fonçons chez Elizabeth. Nous appellerons Ducky en route.

 

 

Nous étions deux greffons de plus dans la bande à Guestan déjà composée de deux filles et deux autres garçons.  Ces derniers étaient des frères jumeaux, Hugo et Gaël, et se ressemblaient tellement que cela aurait pu nous déranger si seulement ils fussent habillés à l’identique. Mais Hugo portait une casquette jaune, quant à son autre Lui, des mèches fines et d’un or aveuglant tombées si bas sur son front qu’elles en occultaient la couleur de ses yeux.

Les filles, elles, n’avaient absolument rien en commun. L’une était brune et grande, l’autre rousse et petite, les joues tachetées. Un détail cependant les rapprochait. La première, Hannah-Jane, comme la seconde, Elizabeth, sortaient toutes les deux avec l’un des frères Lincoln.

Comme si nous nous connaissions depuis toujours, Nous remontions sur une seule ligne l’allée principale. Guestan au centre, Bellaflore proche de sa malveillante main droite. Sa guitare sur le dos, et elle dangereusement proche, je me sentais hanté par sa musique, happé par ses paroles à la fois guillerette, déclamative et paradoxalement, atrabilaire. Rien n’y faisait, me les ôter de l’esprit était impossible. Je voulais tuer ces paroles, je voulais tuer Guestan d’exister au côté de l’être parfait, celui qui avait supplanté mes « amis » de naguère, celui qui avait su m’élever au-dessus de la joie adolescente. La garder pour moi, ne pas la partager, avec personne, même pas avec le moindre instrument. Bellaflore n'ignorait pas que mon cœur battait pour elle, et je tentais de me rassurer ainsi.

Des clés de sol semblaient descendre du ciel, dansant follement autour de moi, venues expressément pour me narguer, tandis que la pente d’ordinaire assez raide de la rue principale s’était transformée en mur d’escalade. Et Guestan de m’accabler :

          - Juck, ça va être cool ce soir.           

Rédigé par wikistrike.com

Publié dans #Bellaflore

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